Cancer et auto-immunité : connaître le lien et en comprendre les implications

Statistiquement, 5 à 10 % des personnes atteintes d’une maladie auto-immune développeront un cancer au cours de leur vie, un chiffre qui dépasse la simple coïncidence. D’un côté, certains traitements destinés à calmer une immunité en surchauffe laissent le champ libre à la progression tumorale. De l’autre, les immunothérapies modernes, censées traquer la cellule cancéreuse, peuvent réveiller des tempêtes auto-immunes insoupçonnées.

Le système immunitaire : gardien et parfois perturbateur de notre santé

L’équilibre immunitaire ressemble à une ligne de crête : il protège le corps, mais les dérives peuvent tout bouleverser. Les gardiens en question ? Les globules blancs, et plus précisément les lymphocytes T et B, épaulés par une foule d’autres sentinelles. Quand la menace pointe, ces cellules montent au front et mobilisent l’arsenal : cytokines, recrutement intensif, adaptation de l’environnement pour isoler voire neutraliser l’envahisseur. La capacité de réaction est fascinante.

Mais ce même élan défensif peut se retourner. L’immunité qui s’emballe devient source de dégâts, et alors commencent les maladies auto-immunes : polyarthrite rhumatoïde, lupus, sclérose en plaques… La mécanique se grippe, les lymphocytes, surtout les TH17, orchestrent une inflammation permanente. Le climat inflammatoire chronique, en toile de fond, favorise mutations et transformation insidieuse des cellules saines en cellules cancéreuses.

Un autre acteur discret mais redoutable supervise cet équilibre : le microbiote intestinal, qui façonne chaque réponse et module la maturation de nos défenses. Dès que la balance se rompt, la porte s’entrouvre à la dérive auto-immune et à la cancérogenèse.

Voici les principaux ressorts de cette mécanique complexe :

  • Le système immunitaire, pivot de la défense, peut parfois s’égarer et s’en prendre à l’organisme.
  • L’inflammation prolongée, souvent liée à une activité soutenue des lymphocytes TH17, prépare le terrain à la survenue de cancers.
  • Le rôle central du microbiote intestinal, qui influence la réponse immunitaire et l’apparition de troubles auto-immuns ou tumoraux, s’impose dans ces processus.

Pourquoi certaines défenses se retournent-elles contre l’organisme ?

C’est une rupture de dialogue, un grain de sable dans la tolérance immunitaire, qui fait naître l’auto-immunité. Des lymphocytes autoréactifs ne sont plus maintenus sous contrôle et circulent sans frein, prêts à attaquer des tissus jusque-là protégés.

La part génétique pèse considérablement. Des mutations sur certains gènes, HLA, FOXP3, AIRE, modifient le filtrage du système immunitaire. Un exemple marquant : le gène PTPN22, dont les variations sont associées à la polyarthrite rhumatoïde ou au lupus. Les femmes paient un tribut plus élevé, influencées par les œstrogènes et la charge de gènes immunitaires sur le chromosome X.

Mais la génétique ne scelle pas tout : l’environnement entre en jeu à chaque étape. Infections virales, tabagisme, exposition à certains polluants, rayonnement ultraviolet… Tous ces éléments peuvent suffire à déclencher une riposte auto-immune, parfois sur un terrain déjà fragilisé. Même le microbiote intestinal, lorsqu’il se déséquilibre, cette fameuse dysbiose,, peut brusquer la bascule vers la pathologie.

Au bout du compte, une seule issue : production d’autoanticorps, infiltration de lymphocytes dans les tissus, lésions persistantes. Polyarthrite, lupus, sclérose en plaques, autant de maladies où l’inflammation chronique recompose la donne. Au lieu de défendre, le système immunitaire devient l’agresseur.

Cancer et maladies auto-immunes : des liens complexes à explorer

La frontière entre cancer et maladies auto-immunes se dessine sur un territoire : l’inflammation. Ce terrain, lorsqu’il devient chronique, sert de passerelle au risque tumoral. Les lymphocytes TH17, par exemple, se montrent protecteurs face à certaines infections mais peuvent, dans leurs dérives, accélérer la transformation de cellules saines en cellules cancéreuses, des travaux de recherche récents l’ont illustré de manière convaincante.

Les immunothérapies bouleversent encore la donne. Ces traitements qui réveillent le système immunitaire pour cibler le cancer peuvent, chez certains patients, alimenter la prolifération de lymphocytes TH17 ou favoriser l’apparition de nouveaux cancers : paradoxe d’une médecine qui protège tout en complexifiant la surveillance.

Aujourd’hui, les nouvelles générations d’outils scientifiques, transcriptomique spatiale, imagerie tissulaire avancée, identification de biomarqueurs inédits, révèlent des empreintes moléculaires à la charnière entre auto-immunité et cancer. Ces signatures ouvrent la voie à des diagnostics plus précis et à des prises en charge qui se veulent véritablement sur-mesure.

Mieux comprendre ces interconnexions permet d’ajuster le suivi au fil du temps, et d’anticiper l’impact des maladies inflammatoires chroniques comme des traitements qui les ciblent.

Groupe de personnes en discussion avec un professionnel de santé

Immunothérapies et cerveau : quels impacts sur les fonctions cognitives ?

Les immunothérapies ont bouleversé l’approche des cancers et des troubles auto-immuns, mais ces avancées s’accompagnent de nouvelles zones d’ombre, notamment sur le plan neurologique. Les inhibiteurs de points de contrôle immunitaires, ipilimumab, nivolumab, pembrolizumab, atézolizumab, redoublent d’efficacité mais stimulent le système immunitaire à l’extrême, ce qui n’est pas sans effets sur le cerveau.

De nombreux patients traités évoquent des troubles de la mémoire, une concentration en berne ou même un ralentissement général. Les causes ? On les soupçonne liées à une inflammation cérébrale provoquée par l’emballement immunitaire. Chez ceux vivant déjà avec une maladie auto-immune, la barrière protégeant le cerveau peut devenir moins étanche et laisser passer cytokines et autoanticorps jusqu’au système nerveux central.

Pour les équipes médicales, le défi est de différencier ces effets du tableau global, entre maladie de base, traitement, fatigue et vulnérabilité propre à chaque patient. Les biothérapies (anti-TNF, anti-JAK, anti-CD40) tout comme les traitements par cellules CAR-T suscitent également interrogations et vigilance : des cas de confusion, de convulsions et de complications neurotoxiques ont ainsi été signalés, en particulier après administration de CAR-T.

Certains éléments doivent alors devenir des réflexes dans la prise en charge :

  • Mettre en place une surveillance neurologique rapprochée
  • Effectuer des bilans cognitifs réguliers afin de détecter toute anomalie le plus tôt possible
  • Renforcer la coordination des spécialistes impliqués : oncologues, immunologues, neurologues

Chaque histoire médicale demeure unique, la vulnérabilité diffère selon le vécu immunitaire et la réponse au traitement.

La frontière est fine, parfois floue, entre la réponse protectrice et la dérive auto-immune. À mesure que les traitements évoluent, la stratégie médicale s’affine et redouble de prudence. Jusqu’où stimuler la défense avant d’éveiller l’ennemi intérieur ? Cette question laisse le champ libre à de nouvelles recherches et redessine la médecine de demain, sur cette ligne de crête où la vigilance devient notre meilleur bouclier.